S’il est le nom d’un homme qui surnage au dessus des remous de l’histoire de la civilisation chinoise, c’est bien celui de Confucius (孔丘 Kǒng qiū[1]) appelé plus généralement Kǒngzǐ (孔子)qui signifie Maître Kong. Il aurait vécu de 551 à 479 av. J.-C. durant la sanglante période du délitement féodal dite des Printemps et Automnes (Chūnqiū 春 秋) (de 771 à 481/453 av. J.-C)). L’historiographie traditionnelle nous apprend qu’il naquit dans l’état de Lu (actuel Shan Dong) à Zōu ( 陬 ) , sillonna la Chine à la recherche d’un monarque désireux d’expérimenter ses principes de gouvernement, puis revint dans son pays natal vers l’âge de 60 ans pour y mourir à 72 ans dans la ville de Qūfù (曲阜). Mais ce n’est seulement qu’à partir de l’âge de 50 ans, déçu ne n’avoir jamais pu obtenir que des postes subalternes qu’il commença à regrouper autour de lui des disciples.
Le personnage de Confucius peut être perçu sous la double image :
- D’un conservateur réactionnaire de l’ordre ancien qui proteste contre le délitement de l’état féodal et de celui de la dynastie des Zhou (1 045 à 221 av. J.-C.)
- Et celle d’un grand humaniste qui a tenté de libérer l’homme en lui enseignant la possibilité de se perfectionner et d’harmoniser par ses qualités morales et la compréhension des rites, la société toute entière.
Anne Cheng[2], rappelle qu’avec lui, un saut qualitatif culturel a été franchi dans l’histoire chinoise. Les bouleversements sociaux engendrés par l’instabilité des règnes laissent à penser aux penseurs chinois que l’ordre naturel est lié à la qualification morale du souverain. Aussi, une réflexion philosophique s’amorce-t-elle à propos de son comportement : l’homme chinois tourne son regard en lui-même. C’est le début de la prise de conscience de la pensée chinoise. Une voix, celle de Confucius, s’éleva du peuple, d’abord à l’attention des gouvernants, pour ensuite inspirer toutes personnes désireuses de se comporter en homme de bien (君 子 Jūnzǐ). Il est peu probable qu’il ait rédigé une œuvre de sa propre main, la plupart de ses paroles ont été mémorisées et retranscrites par ses disciples bien des années après sa mort.
Le grand nombre de récits racontant son existence doit renforcer notre vigilance sur leur authenticité notamment à l’époque où l’activité bibliographique était quasiment inexistante. Même les anecdotes du célèbre annaliste des Han, SI MA Qian[3]se révèlent douteuses quand l’une d’entre elles décrit l’improbable rencontre entre Confucius et Lao Zi[4].
Le terme Dào (道)que l’on peut traduire par la « Voie » revient souvent dans leurs écrits. Cette conception remonte à la plus haute antiquité. Mais les deux hommes l’interprètent un peu différemment. Dào signifie «chemin, route », « moyen, méthode, procédé », « voie à suivre, principes, règles », « dire, parler, exprimer ». Originellement, ce mot possède une grande portée religieuse « qui désignait l’art de mettre en communication le Ciel et la Terre » dont l’Empereur était le plus digne intercesseur et sa propre existence et ses actions devaient être réglées conformément à l’Ordre naturel. Pour la pensée religieuse de l’époque ainsi que pour Confucius ce principe d’Ordre (naturel) se manifestait principalement dans les règles d’alternance s’imposant à notre monde phénoménal selon les concepts du Yin et du Yang. Par extension, le Dào de l’Homme regroupe l’ensemble des principes de conduite qui permettent à l’homme, c’est-à-dire au Souverain (en premier lieu), de jouer son rôle d’intercesseur entre le Ciel et la Terre. Lao Zi assigna une signification supplémentaire, à celui d’Ordre, il rajouta celle d’une réalité qui est à l’origine d’un univers de caractère ineffable, autrement dit un rôle cosmique et géniteur.
Sous bien des aspects ces deux enseignements peuvent être comparés aux deux faces d’une même pièce de monnaie. Alors que Lao Zi, considéré comme le fondateur du Taoïsme, favorise une prise de conscience individuelle et spirituelle, Confucius diffuse un enseignement résolument pratique promouvant la morale sociale par le respect des rites et l’acquisition d’une sagesse exercée sur le contrôle de la conduite. Un ancien adage n’énonce-t-il pas : on est taoïste chez soi et confucianiste au dehors !
La construction du monument de l’orthodoxie confucéenne repose véritablement sur le fondement des Cinq Classiques que nous aborderons succinctement après la présentation des Entretiens de Confucius (論 語, Lùn Yǔ)qui passe pour être l’ouvrage reflétant le plus fidèlement la pensée de Maître Kong.
Le lecteur pourra être surpris par le nombre substantiel de courts aphorismes souvent incompréhensibles à la première lecture. Ce style littéraire se caractérise par l’emploi systématique d’allusions pour susciter le désir d’instruire et de favoriser le questionnement intérieur par le jeu de la dialectique.
Ses principes visent le perfectionnement de l’homme, principes qui reposent sur la nécessité de l’étude (學 Xué), la pratique des rites (禮, Lǐ) et le perfectionnement du sens de l’humain ou humanité (仁 Rén) pour se comporter en homme accompli ou homme de bien (君 子 Jūnzǐ). Confucius souhaite pouvoir établir une mise en relation entre les qualités individuelles, le devoir social et les charges politiques.
Apprendre, c’est d’abord imiter. Toutefois, l’imitation doit être correcte. Cette condition nécessite un apprentissage de vie qui doit se nourrir et savoir s’adapter au monde relationnel.. Mais tout ceci serait vain, sans la conscience de la valeur morale qui tend à révéler naturellement une hiérarchie de fait. Au chapitre XVI.9, Confucius dit : Ceux dont le savoir est inné, constituent une catégorie supérieure. Puis viennent ceux dont le savoir fut acquis par l’étude. Puis ceux qui se sont mis à étudier parce qu’ils se trouvaient dans une mauvaise passe. Tout en bas, il y a les gens qui se trouvent dans une mauvaise passe, mais qui n’étudient pas.
L’homme chinois possède un goût indéniable pour classer par catégorie, de promouvoir les correspondances plutôt qu’à définir, et d’employer une langue où le son et l’écriture peuvent totalement être dissociée, favorisant par là même un travail de mémorisation et de mise en relation.
Confucius se défend bien de se comporter en gourou inspiré par les sphères supérieures : Je n’ai pas la science infuse. J’aime l’antiquité et j’ai la passion de m’informer (chapitre VII.20). Conformément à cet esprit, Confucius affirme dès le chapitre V.1 : Je transmets, je n’invente rien.. Le Lun Yu n’impose à aucun moment une méthode fixe visant à offrir des solutions pour chaque situation. Il ne s’appuiera que sur l’exemple pour éveiller le questionnement intérieur des disciples.
Enfin, à l’instar des autres professeurs, son enseignement, certes doctrinal, était destiné à l’étude des six arts : le tir à l’arc, la conduite de char, le rituel, l’algèbre, la musique et l’art du pinceau.
A l’origine, le caractère chinois Xué (學)signifiait « imiter » . L’étude doit donc se comprendre comme un apprentissage par l’imitation. Toutefois, à la lecture du Lun Yu, il s’agit moins d’une étude portée sur des efforts purement intellectuels que sur les leçons tirées d’expériences de la vie vécues auprès d’autrui.
Confucius insiste sur la nécessité de la rectitude de la moralité garante de l’action correcte. Il prend bien garde de ne pas confondre rectitude et rigidité : L’honnête homme est droit, mais pas rigide (chapitre XV.37). De surcroît, la moralité possède une action rayonnante sur l’entourage comme décrit dans le chapitre XIII.6 : Il est droit : tout marche sans qu’il doive commander. Il n’est pas droit : il a beau commander, nul ne le suit.
La puissance de l’allusion est également masquée sous des descriptions particulièrement laconiques : Si la natte est de travers, il [le Maître] ne s’assied pas (chapitre X.12). Ici, le choix du Maître doit interpeller l’observateur sur l’importance de circonstances favorables à l’attitude correcte, destiné à éduquer à l’intelligence du langage, comme au langage politique.
Le perfectionnement individuel ne peut se réaliser que par l’effort conscient du disciple. Le chapitre VII.8. quand j’ai soulevé un angle de la question, si l’élève n’est pas capable d’en déduire les trois autres, je ne lui répète pas la leçon.
L’enseignement est ouvert à tous, tout en étant adapté : Mon enseignement s’adresse à tous, indifféremment. et rappelle que l’enseignant aura à cœur de tenir compte du niveau de chacun : A des hommes moyens, on peut expliquer les choses supérieures. A des hommes inférieurs, on ne peut pas expliquer les choses supérieures. (chapitre VI.21).
Qu’importe donc le niveau social ou la fortune, tout homme, pourvu qu’il s’adonne à l’étude peut devenir un homme de bien (Jun Zi), parce qu’il œuvre à la véritable noblesse qui est celle du cœur.
Le caractère pragmatique de l’enseignement était autant marquée dans sa forme que dans son contenu : Le Maître ne traitait ni des prodiges, ni de la violence, ni du désordre, ni des esprits. (chapitre VII.21). Homme d’action, il ne cesse de promouvoir la mise en pratique : Zigong demanda à Confucius à quoi se reconnaît un honnête homme. Le Maître dit : ‘Il ne prêche rien qu’il n’ait d’abord mis en pratique’ . (chapitre II.3)
Sans l’expérimentation et la confrontation à autrui, à quoi servirait-il d’étudier sans pouvoir corriger ses propres manquements (chapitre VII.22) : Prenez trois hommes au hasard des rues : ils auront nécessairement quelque chose à m’enseigner. Les qualités de l’un serviront de modèle, les défauts de l’autre d’avertissement.
Nous pouvons aussi découvrir au chapitre VI.23 la relation établie entre la sagesse, la bonté et l’importance de l’humeur : L’homme sage aime l’eau, l’homme bon aime la montagne. L’homme sage est actif, l’homme bon est tranquille. L’homme sage est joyeux, l’homme bon vit longtemps.
L’importance du sentiment de la joie figure fréquemment dans bon nombre de chapitres. Rappelons en médecine traditionnelle chinoise, que le sentiment de la joie est lié au Cœur. Il régit à la fois l’ensemble des émotions ressenties, le mental comme la mémoire historique ou long terme . Apprendre donc avec joie ne peut que favoriser l’apprentissage et la mémorisation.
L’amitié répond à des marques mutuelles de respect, de confiance et d’entraide. Maître Kong accorde le plus grand soin à distinguer la qualité de l’ami : Trois sortes d’amis sont utiles, trois sortes d’amis sont néfastes. Les utiles : un ami droit, un ami fidèle, un ami cultivé. Les néfastes : un ami faux, un ami mou, un ami bavard. (chapitre XVI.4).
La mansuétude doit être également cultivée : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit (Chapitre XV.24) afin de permettre le perfectionnement de la vertu : Avec sa culture, l’honnête homme rassemble des amis ; avec ses amis, il se perfectionne dans la vertu suprême (Chapitre XII.24).
Enfin, le travail collectif efficace repose sur un consensus articulé autour de valeurs communes, au chapitre XV.41 le Maître dit : Sans principes communs, ce n’est pas la peine de discuter. Comment parvenir à l’harmonie sociale sans pour autant décourager les efforts individuels, de telle sorte que chacun soit à sa place ?
La réponse est contenue dans l’importance des rites qui va permettre de se relier aux valeurs sacrées du passé, c’est-à-dire à l’âge d’or des anciens de la plus haute antiquité, pour réformer le présent et préparer l’avenir.
Le terme rite (禮 Lǐ) réunit 3 caractères : l’esprit, l’alcool qui provient d’un brouet de céréales et le tripode. Au départ, le rite aurait désigné une libation d’alcool, puis par extension il prend le sens de l’alcool versé dans un tripode à l’intention des esprits. Le rite est une notion générique qui rassemble les gestes, paroles, manières et conduites appropriées dans un contexte religieux, politique ou social selon les règles de bienséances.
Depuis les temps les plus reculés, seule la religion pratiquait les rites. Ces derniers se sont peu à peu imposés dans le cérémonial culturel pour régler les rapports sociaux..
Au delà du formalisme, Confucius insiste davantage sur les effets de la pratique du rite : perfectionnement moral individuel et action civilisatrice à l’échelle du peuple. Facteur d’intégration de tout premier plan, le Maître insiste pour que les règles normalisent toutes les coutumes et les conventions depuis le sacrifice aux ancêtres jusqu’aux moindres détails de l’étiquette sociale.
Prenant quelques distances avec la religion, il refuse de spéculer sur le divin : Pourquoi s’intéresser à la mort quand on ne sait pas ce qu’est la vie ? , il se contente d’effectuer un emprunt sélectifs aux rituels des dynasties précédentes. Bien qu’il se consacra peu à l’étude religieuse, sa vie ne fut pas dénuée de spiritualité, car elle fut, toute entière, dédiée au perfectionnement des qualités morales où l’étude ouvre le chemin : L’honnête homme s’ouvre l’esprit avec les lettres, il se discipline avec les rites, et ainsi il ne saurait s’écarter du droit chemin. . Confucius attribue même un avantage supplémentaire à se pencher sur les poèmes et la musique : les Poèmes inspirent, les Rites affermissent et la musique parachève. (chapitre VIII.8)
Pour le Maître, chaque rencontre avec autrui est de nature rituelle. Afin de dépasser le simple accomplissement extérieur, le rite ne saurait s’affranchir de l’adhésion sincère du cœur et de l’esprit révélée par la beauté harmonieuse du geste. L’accès à un certain niveau d’intériorisation est indispensable pour se comporter rituellement, c’est-à-dire humainement. Et c’est à l’occasion des cérémonies importantes, que la ritualisation des échanges sociaux atteint des sommets d’intensité spirituel et esthétique.
Le rite ne peut se vivre que dans l’expérience de la vie communautaire car l’homme accompli (Jun Zi) est celui qui a pleinement réussi à intégrer toutes les conventions sociales : l’honnête homme cultive l’harmonie, mais pas la conformité. L’homme de peu cultive la conformité, mais pas l’harmonie. (chapitre XIII.23)
Toutefois, le Maître sait que le respect du rite ne peut être effectivement atteint que par un nombre limité de personnes. C’est le sens du chapitre XVII.2 : la nature rapproche, la coutume sépare.
Confucius met l’accent sur l’aspect formel des tenues rituelles qui sont synonymes de sobriété et de pureté, sur la nécessité de certains rites familiaux tels que la piété filiale ou le culte rendu auprès de l’autel des ancêtres. Dans ce dernier cas, par exemple, le rite permet la réappropriation des traditions du passé par l’établissement de liens avec les esprits des ancêtres conférant par là, une légitimité pour justifier les actes à venir.
A l’image du corps humain, toutes les activités du corps social devraient s’organiser et se coordonner sans effort, simplement en reproduisant les attitudes rituelles appropriées au contexte approprié. C’est une invitation à concevoir dans son fonctionnement idéal, l’ensemble du corps social comme une cérémonie sacrée. Le rayonnement de la force morale du souverain représente une illustration du principe de la centralité : Le Maître a dit : Ce qui fonde son gouvernement sur la vertu peut se comparer à l’étoile Polaire qui demeure immobile, cependant que les autres étoiles tournent autour d’elle (chapitre II.1).
L’omniprésence du rite dans la vie sociale n’est–elle pas soulignée par cette citation du Livre des Rites ? : Les rites prennent leurs principes dans le ciel, fonctionnent sur la terre, s’ordonnent dans les festivités, suivent les saisons et se diversifient selon les activités humaines.
Par ce jeu de correspondances, les rites doivent respecter les lois cosmogoniques en les reliant au système ordonné de la nature que la société essaie de reproduire par l’établissement d’une hiérarchie naturelle entre les hommes. A titre d’exemple, il a été accepté que l’inceste n’est pas naturelle et que les Cinq relations (devoirs mutuels entre père et fils, prince et sujet, mari et femme, vieux et jeunes, amis et compagnons) décrivent les devoirs réciproques.
Si les penseurs de la Chine Antique ont voulu transmettre par le biais des récits historico-légendaires l’exemplarité de la conduite des souverains, c’est pour mieux marquer la différence entre le pouvoir et l’autorité. L’homme d’autorité (le souverain éclairé par excellence) possède un tel niveau de Dé (德f force morale) qui le rend capable d’exercer une influence majestueuse sur autrui (respect et obéissance) sans action particulière.
En instituant les rites, l’homme peut accéder à son humanité comme s’il y avait une vertu intrinsèque permettant de rendre ouvert et réceptif à l’influence du supérieur, car l’homme possède une nature perfectible et malléable que l’on se garderait bien de confondre avec la bonté humaine.
En cultivant Rén ( 仁 ), appelé aussi humanité ou sens de l’humain, nous allons mieux comprendre pourquoi un homme devient pleinement humain, ce qui fait dire au Maître : au chapitre III.3 : Si un maître est dépourvu d’humanité, que lui servent les rites ?
LE REN OU LE SENS DE L’HUMAIN
La décomposition du caractère Rén (仁) (clef de l’homme + le nombre deux) explique que la présence d’une autre personne est absolument indispensable pour cultiver cette vertu.
Dans son sens le plus ancien, il décrit la magnanimité exprimé par un grand personnage. Dans le sens employé par Confucius, A. Cheng donne la définition suivante que nous reprendrons : « le souci qu’ont les hommes les uns pour les autres du fait qu’ils vivent ensemble » . Aussi, perfectionner son Ren traduit l’effort fourni par une personne pour atteindre une valeur morale très élevée, afin d’atteindre la qualité humaine [5] ou encore le sens de l’humain .
Conformément à sa ligne de conduite, il n’a jamais donné une définition rigoureuse, préférant qualifier par touches successives, à l’instar des maîtres chinois qui adaptent les réponses au niveau de chaque interlocuteur. Le Maître propose d’approcher la définition du Ren par ces quatre termes: fermeté, décision, simplicité, réflexion (chapitre XIII.27 )
Pour Confucius, tout commence par soi-même. Tout être humain doit se faire un devoir d’accroître sa vertu (仁) en la cultivant dans le réseau des relations humaines. D’ailleurs, le premier devoir sur lequel insiste le Maître porte sur la piété filiale (孝 xiào) qui se manifeste par la réciprocité, la mansuétude, le respect et la confiance. A l’échelle de la société, ce devoir s’applique aux Cinq Relations ou Cinq Classes5 car : La vertu n’est pas solitaire ; elle suscite invariablement des voisins (chapitre IV.25).
Ainsi cette attitude de bienveillance, partant du souverain, doit se propager vers le reste du monde à l’image de la sollicitude pratiquée par les membres d’une même famille. Zeng Zi (505-436 av. J.-C.) dans la Grande Étude (大 學, Dà Xué) précise dans une magnifique image que cet élargissement doit s’effectuer par cercles concentriques de plus en plus larges. Une autre phrase s’impose également au chapitre XII.22, nous pouvons lire : Fan Chi demanda en quoi consiste la vertu suprême, Confucius répondit : Aimer les autres.
Il existe une différence marquante entre la mentalité occidentale et la mentalité chinoise qui mérite ici d’être soulignée. La mentalité de cette dernière ne s’intéresse guère à la seule analyse psychologique des personnages, au ressort de leurs motivations profondes ou à la description cornélienne de tensions intérieures conflictuelles qui animent l’affect des individus coincés entre le désir, la passion et les responsabilités. En Chine, la résolution des conflits relationnels s’appuie plutôt sur la référence à des précédents, dont la culture chinoise fourmille d’exemples, pour aider à régler la conduite dans un sens convenable pour tous.
Fidèle à ce principe, le Maître pense qu’une plus grande conscience de l’intériorité de l’individu permettra de parvenir à une plus grande efficacité dans la vie sociale et politique. Ceci est d’autant plus difficile à réaliser que la vertu suprême tendrait à se manifester de manière intermittente chez l’homme, même chez son plus proche disciple (prématurément décédé) : Yan Hui pouvait attacher son cœur pendant des mois à la poursuite de la vertu suprême, tandis que les autres n’y pensent qu’un instant de temps à autre. (chapitre VI.7)
Les confucianistes formaient de véritables écoles, des lignées de maîtres et de disciples avec une différence de taille envers les autres écoles : ils enseignaient la culture même de la Chine en puisant et en transmettant la culture chinoise antique. En s’enracinant dans les coutumes, les précédents historiques et les arts, seule l’école confucianiste, parmi toutes des écoles de pensée, a tenu seule la promesse d’une intégration de l’individu à sa culture, à sa communauté. C’est la principale raison de sa longévité.
Cette longévité s’explique aussi par la solidité du monument confucéen orthodoxe qui a su consigner et légitimer sa doctrine dans des Classiques (jing). Sous les Song, viendront s’intégrer les Quatre Livres de Zhu Xi qui constitueront les textes essentiels pour « clarifier les principes du Ciel et rectifier les esprit des hommes ».
En chinois, l’ouvrage classique est intitulé « Jīng » ( 經 ) signifiant « la trame d’un tissu » (clef de gauche). Le texte classique se propose donc de faire apparaître « les motifs fondamentaux de l’univers ». On comprend sans effort le caractère sacré des signes de l’écriture chinoise employés par les Shǐ(史)(qui signifie scribe ou devin). Mais pour mieux appréhender la raison du remodelage de la totalité du corpus littéraire selon la doctrine confucéenne, il nous faut remonter à l’époque de la prise du pouvoir par la dynastie des Zhou (11e siècle av. J.-C.).
Pour les penseurs chinois de l’époque, se pose un problème de la plus grande importance: comment s’assurer de la qualification morale du dirigeant pour conserver le Mandat Céleste et permettre au pays de prospérer ?
Comme le destin du souverain est lié à celui de son peuple, la diffusion de sa vertu devait à l’image du vent embrasser les Cinq Classes [6] en affirmant sa capacité à déléguer et les responsabilités. Le problème paraissait tellement important pour Confucius, qu’il en est venu à examiner et à réinterpréter tout le corpus de la littérature antique pour satisfaire les interrogations suivantes : qu’est-ce qu’un bon souverain ? qu’est-ce qu’un homme accompli ? et quels sont les moyens de son perfectionnement ?
Cette démarche a provoqué un double impact : elle a stimulé la réflexion philosophique en la liant indéfectiblement à des préoccupations d’ordre politique.
En effet, les futurs lettrés fonctionnaires (识 Shì), classe sociale dont est issu Confucius, sont dépositaires d’un savoir qui intéresse les Princes. Bénéficiant d’une relative autonomie vis à vis des enjeux politiques durant la période des Printemps et Automnes , les hautes fonctions qu’ils tendent à exercer fixent rapidement leur statut dans une spécialisation totalement politique[7] qui fera d’eux des lettrés-fonctionnaires (儒 家 Rújiā)
Devant la décadence des États, les penseurs chinois confucéens ont commencé à réfléchir en profondeur dès l’antiquité en compilant et en interprétant les textes ayant valeur d’exemples pour les destiner à l’enseignement. Il ne s’agit donc pas d’un produit d’une révélation divine, mais d’une compilation d’expériences humaines pratiques.
Les 5 classiques se posent comme les fondamentaux de l’orthodoxie confucéenne. Résultant d’un travail collectif, ils possèdent un statut public et sont traditionnellement cités dans l’ordre suivant :
- Le ZHOU YI (Les mutations des Zhou) ou encore YI JING (Le livre des mutations) est l’étude du devenir.
- Le SHANG SHU ou SHU JING (Le Classique des documents) est l’étude de la politique.
- Le SHI JING (Le livre des odes) est l’expression du lyrisme.
- Les ZHOU LI, YI LI, LI JI (les livres des Rites) est l’étude de la conduite.
- Le LU SHI CHUN QIU (Les annales des Printemps et Automnes) est l’étude du gouvernement de l’humanité.
Ces Cinq Classiques confucéens sont devenus la base de l’enseignement, de l’instruction des lettrés et du recrutement des fonctionnaires. Tous ces textes formateurs d’une tradition servent donc de modèles pour les générations à venir. Nous comprenons mieux ainsi comment les lettrés confucéens (Rú Jiā) sont devenus les gardiens de la littérature antique en demeurant les dépositaires d’une sagesse unanimement acceptée.
Tout au long de l’histoire de la Chine, les principes confucéens se sont adaptés institutionnellement aux objectifs de la politique. A titre d’exemple, le confucianisme des Han antérieurs se présente déjà bien différemment de l’enseignement originel de Confucius. En quête d’une unité politique et culturelle, l’empereur Wu (140-87 av. J.-C.) va privilégier, à partir de l’enseignement du Maître, les dispositifs normatifs pour renforcer l’autorité d’un gouvernement central. Il développera la forme la plus externe de la royauté « Wài wáng 外王 » aux dépens de l’intériorisation et du perfectionnement de la valeur morale personnelle c’est-à-dire la dimension intérieure de la sainteté (Nèi shèng 內聖).
Bien plus tard, préfet et philosophe, Zhūxī (朱熹) (1130-1200) de la dynastie des Song (920 – 1279) créa une sorte de centre culturel, la Grotte du Cerf Blanc. Il enseigna à des disciples l’importance du perfectionnement personnel par l’étude. Lassé des intrigues de la cour, il se consacra par la suite exclusivement à composer le commentaire des Quatre Livres qui s’imposera comme le programme des examens officiels qui regroupe :
- Meng Zi (Le livre de Mencius)
- Lun Yu (Les Entretiens de Confucius)
- Zhong Yong[8] (L’invariable Milieu)
- Da Xue[9] (La Grande Étude)
Zhu Xi appartient donc au groupe de philosophes qui renouvelèrent le confucianisme au temps des Song, Ce mouvement fut appelé par les missionnaires jésuites « Néo-Confucianisme » (Dao Xue). Zhu Xi contribua à propager une pensée confucéenne plus axée sur la morale que sur le fond philosophique. Ces textes feront unanimement autorité et deviendront des références culturelles majeures puisque leurs études fut rendues obligatoires jusqu’à la révolution de 1911 qui institua la République de Chine.
Le Meng Zi[10] , rédigé par son héritier spirituel, Mencius (孟 子 Mèngzǐ)(380 à 289 av. J.-C.), regroupe 7 livres, chacun se subdivise en deux parties A et B et prenant pour titre les deux premiers mots du texte, à la manière des Entretiens.
La Grande Étude (Da Xue) et l’Invariable Milieu (Zhong Yong) ont été compilés à la fin du 1er siècle avant J.C. avec probablement des matériaux plus anciens. Ces textes deviendront très importants sous les Han. Mais c’est surtout sous les Song qu’ils vont devenir des textes autonomes grâce au travail de Zhu Xi.
Il règne une malheureuse confusion qui consiste à affirmer que la Chine possède trois religions : le Confucianisme, le Taoïsme et le Bouddhisme. Le terme « Enseignement » serait en fait beaucoup plus approprié. En effet, l’enseignement ne prend de sens que s’il existe une Voie, c’est à dire un cheminement permettant de s’accomplir par les expériences concrètes de la vie. L’esprit chinois, je l’ai déjà dit, tend à refuser les dogmes, particulièrement ceux de nature religieuse et monothéiste qui tendent à enfermer l’être dans une relation exclusive avec un être transcendant.
Si l’abondance des pratiques rituelles dans le Taoïste, le Bouddhisme et le Confucianisme confinaient parfois au culte de la personnalité de Confucius, de Lao Zi ou de Bouddha, il est vrai que d’un point de vue occidental, ils ont pu donner l’apparence d’une religion.
Cependant, l’esprit religieux chinois se manifeste pleinement dans le culte rendu aux ancêtres comme à celui rendu au Ciel. tous ces cultes ont survécu à tous les gouvernements et aucun de ces trois enseignements ne les ont rejeté.
Commenter l’évolution de la pensée de Confucius sortirait de l’objet de cette étude.
Toutefois, je pense qu’il est utile de rappeler l’usage de certaines expressions particulièrement moralisatrices particulièrement bien ancrées dans l’esprit du patrimoine chinois.
Les trois dynasties Yuan (1271 à 1368), Ming (1368 à 1644) et Qing (1644 à 1911) vont, en particulier, appliquer à la femme chinoise la formule sān cóng sì dé (三从四德, les 3 obéissances et les 4 vertus). La triple obéissance consiste en l’obéissance de la jeune fille à son père, de l’épouse à son mari, de la veuve à son fils aîné tandis que les 4 vertus s’appliquent au comportement de la femme (fu de), au contrôle de la parole (yan de) et de l’apparence (rong de) et à la nécessité de remplir ses devoirs (gong de).
On attribue également à Confucius : l’homme est à la femme ce que le soleil est à la lune. Il dirige, elle suit ; et c’est ainsi que règne l’harmonie. »
L’institutionnalisation et l’évolution de la doctrine confucéenne n’ont conservé que son aspect le plus extérieur et, également, le plus moralisateur. S’ils ont contribué à formaliser des rapports ressentis de plus en plus contraignants entre les acteurs sociaux, le monde chinois a pu néanmoins, préservé jusqu’à présent, une étonnante stabilité et cohérence grâce à l’importance attribuée au respect des traditions dans lesquelles s’intègrent les recommandations pragmatiques de l’initiateur Confucius.
Avec lui, le monde chinois s’est questionné sur sa propre identité, effort qui l’a conduit à son unification puis, seulement à partir du 20e siècle, à devenir un peu moins opaque vis à vis du monde occidental. Même si la confrontation de ces deux mondes continue à osciller entre le malentendu conflictuel et la fascination d’une sagesse orientale, aucune frontière n’empêchera l’homme de bien confucéen de rencontrer l’honnête homme occidental. Toutefois, à l’échelle des sociétés, il faudra faire preuve de la plus grande tolérance pour accepter, qu’il existe de part et d’autre, des voies de développement différentes sur une planète à vivre ensemble.
Tan
[1] Patron de « l’école des lettrés (Ru Jia), son nom a été latinisé par les missionnaires jésuites au 17e siècle (Kong Fuzi, « maître Kong )
[2] A. Cheng, La pensée chinoise, Edition du Seuil
[3] Sīmǎ Qiān ( 司馬遷 ), mort en –86, grand analyste de la dynastie des Han (145 – 80 av. J.C.).
[4] Lao Zi : le nom de famille serait Li, son prénom Er, son appellation Tan, originaire du pays de Chu, dans l’actuelle ville de Lu Yi (ville des cerfs), dans l’état actuel de He Nan (Source : « Shi Ji (Annales Historiques) de Si Ma Qian). Bien que le nom Li ne fasse l’objet d’aucune certitude historique, il permettra aux représentants de la dynastie des Tang (618-907) de se réclamer de sa lignée ancestrale.
[5] Ren a également été traduit par « humanité , « bénévolance , « la vertu suprême
[6] Les 5 relations ou 5 classes : devoirs mutuels entre père et fils, prince et sujet, mari et femme, vieux et jeunes, amis et compagnons
[7] Shi : en chinois, il existe une homonymie entre la « fonction, l’emploi » et « le gentilhomme lettré » .
[8] Zhong Yong du Li Ji (chapitre 31) : S. Couvreur traduit par « l’invariable milieu (expression la plus usuelle), François Julien par « la régulation à usage ordinaire
[9] Da Xue du Li Ji (chapitre 42) : « la grande étude »
[10] on peut se référer à la traduction de S. Couvreur,, Œuvres de Meng Tzeu, Les Quatres Livres, 1895, rééd. Paris, Cathasia, 1950 ou à celle, en anglais de D.C. LAU, Mencius, Harmondsworth, Penguin Books, 1970, rééd. Révisée avec le texte chinois, Hong Kong, Chinese University Press, 1984