道德经 (Dàodé jīng ) Le traité de la Voie et de la Vertu
Les troubles et les bouleversements sociaux survenus à partir de la période des Royaumes Combattants (Ve au IIIe siècle avant J.C.) ont probablement favorisé le développement de nouveaux courants religieux et philosophiques. Alors que Kǒng zǐ孔子ou Kong qiu (Confucius[1]) (551 – 479) diffusait un enseignement résolument pratique visant la morale officielle et la vie publique par le respect des rites, l’emploi correct des noms et l’acquisition d’une sagesse exercée par le contrôle de la conduite, du respect d’autrui, de soi-même et des règles de vie en société en cultivant le sens de la réciprocité, le Taoïsme, dont Lao Zi[2] (Lao Tseu) est considéré comme le fondateur, favorisait une prise de conscience individuelle et spirituelle. Selon les sources écrites, il est difficile d’affirmer avec certitude que leur rencontre soit un fait avéré bien qu’elle ait été consignée dans le Shi Ji (史記 ) par Sīmǎ Qiān (司馬遷) (145 – 86 av J.-C.).
D’après la tradition, il occupa la charge d’archiviste à la cour des Zhou. Constatant leur décadence, il se résolut à partir en se dirigeant vers les montagnes de l’Ouest, vers le pays de Qin. Devant franchir la passe de Xian gu, Lao Zi, à la demande du « gardien de la passe » aurait écrit un ouvrage en deux sections puis il disparut sans que personne ne sache ce qu’il advint de lui.
Le Dao De Jing, dont la rédaction s’échelonnerait entre 460 et 380 avant J.-C.[3], est considéré comme l’œuvre de référence des Taoïstes. Elevé au rang de « Classique » à l’instar des classiques confucianistes, cet ouvrage demeure l’un des plus glosés depuis l’antiquité chinoise. La tradition attribue la paternité du Dao De Jing à Lao Zi. Cependant, à la lumière des recherches, il est vraisemblable que le recueil se soit constitué progressivement entre la fin du IVe siècle ou le début du IIIe siècle[4]et « qui apparaît en fin de compte comme un recueil de sentences empruntées les unes à la sagesse commune, d’autres à diverses écoles proto-taoistes ». Autrefois connu sous le nom de « Lao Zi », le titre de l’ouvrage « Dao De Jing » ne fut attribué qu’à partir de la dynastie des Han.
La version contemporaine de « la Voie et sa Vertu » obéit à la version de Wángbì[5] 王弼 (226-249). L’ouvrage présente 81[6] chapitres courts et divisés en 2 parties (1-37 et 38-81) : l’une dite « supérieure » (shang) : parfois désignée comme Dao Jing (livre du Dao), et l’autre dite « inférieure » (xia), parfois désignée comme De Jing (livre du De).
« Le livre aux 5 000 caractères » se présente donc comme un livre poétique qui tout en n’obéissant pas à des lois strictes de versification s’impose néanmoins par sa cohérence. Le Dao De Jing se révèle un ouvrage particulièrement difficile à commenter.
Les principes du Dào et du Dé
Bien que le Taoïsme puise ses fondements dans la « doctrine du Dao », l’emploi des termes de Dào et de Dé appartenait déjà au langage religieux de l’époque. Cependant, Lao Zi leur attribua une dimension nouvelle, et qui justifiera à l’époque des Han le choix du nouveau titre : Dàodé jīng.
Dào (道) signifie «chemin, route », « moyen, méthode, procédé », « voie à suivre, principes, règles », « dire, parler, exprimer » ou enfin « taoïsme, taoïste ». Originellement, ce mot possède une grande portée religieuse « qui désignait l’art de mettre en communication le Ciel et la Terre » dont l’Empereur était le plus digne intercesseur et sa propre existence et ses actions devaient être réglées conformément à l’Ordre naturel. Ainsi Yu le Grand « parcourut et mit en ordre les neuf provinces du monde ».
Pour la pensée religieuse, ce principe d’Ordre (naturel) se manifestait principalement dans les règles d’alternance s’imposant à notre monde phénoménal selon les concepts du Yin et du Yang. Le langage évoluant, la signification de « Tao du Ciel » correspondait strictement à l’action du « Yang du Ciel », et le même raisonnement fut appliqué au Tao de la Terre. Quant au Tao de l’Homme, celui-ci regroupe l’ensemble des principes de conduite qui permettent à l’homme, au Roi de jouer son rôle d’intercesseur entre le Ciel et la Terre (voir chapitre 25).
Lao Zi attribua donc une nouvelle signification au Dao, à celui d’Ordre, il rajouta celle d’une réalité qui est à l’origine d’un univers de caractère ineffable. On ne peut le nommer sans le dénaturer, toutefois s’il fallait lui donner un nom, Lao Zi le nommerait « Grand [7]».
Dé (德) : dans le graphisme Jia Gu Wen[8] , la partie droite du caractère Dé se compose des caractères « route, direction », « droit, honnêteté ». Dans le graphisme Jīn wén[9] (金文), le caractère « cœur » est venu s’y adjoindre. Son sens général signifie qu’il faut agir et penser honnêtement[10], dans le sens de moralité, de vertu. Dans la langue actuelle, Dàodé a pris le sens de « vertu, moral, moralité ».
Pour les taoïstes, Dào et Dé sont donc aussi inséparables que le Yin et le Yang ou que l’ombre et la lumière. Dào est un concept indéterminé et universel et Dé sous-tend toujours une notion de d’efficacité et de spécificité[11], une force intérieure qui permet des réalisations. Autrement dit, La force du Dào n’est vérifiable dans la réalité par les effets du Dé.
[1] Patron de « l’école des lettrés » (Ru Jia), son nom a été latinisé par les missionnaires jésuites au 17e siècle (Kong Fuzi, « maître Kong »)
[2] Le nom de famille serait Li, son prénom Er, son appellation Tan, originaire du pays de Chu, dans l’actuelle ville de Lu Yi (ville des cerfs), dans l’état actuel de He Nan (Source : « Shi Ji » (Annales Historiques) de Si Ma Qian). Bien que le nom Li ne fasse l’objet d’aucune certitude historique, il permettra aux représentants de la dynastie des Tang (618-907) de se réclamer de sa lignée ancestrale.
[3] Lao Zi, La Voie et sa vertu, Evreux, 1979, Seuil, P. 14
[4] M. Kaltenmark, Lao Tseu et le taoisme , St Germain du Puy, 1994, p. 22. Marcel Granet proposait également la fin du Ve siècle.
[5] Wángbì, durant sa courte existence (226-149), il eut notamment le temps de rédiger des commentaires remarquables sur le Yi Jing et le Lao Zi.
[6] 81 est élaboré à partir des chiffres mystiques 9 et 3. D’anciennes versions possédaient 72 versions (M. Granet, La pensée chinoise,Paris, Albin michel, p. 410)
[7] Ce terme sera volontiers remplacé plus tard par Da Yi (la grande unité)
[8] Jiǎgǔwén甲骨文 : écriture gravée sur os d’animal ou écaille de tortue à l’époque de la dynastie des Shang (16e – 11e siècle avant J.-C.)
[9] Jīnwén金文: écriture gravée sur bronze à l’époque des Shang et des Zhou
[10] Pour Confucius, le Dé était une qualité acquise par celui qui vivait noblement en compagnie d’hommes éduqués et policés….le sage incarne un idéal de civilisation et devient un modèle pour son entourage.
[11] Marcel Granet : « c’est l’Efficace qui se singularise en se réalisant ».
| 道可道,非常道。 名可名,非常名。 無名天地之始﹔ 有名萬物之母。 … | La Voie qu’on peut énoncer N’est déjà plus la Voie Et les noms qu’on peut nommer Ne sont déjà plus le Nom … |
| 人法地, 地法天, 天法道, 道法自然。 | L’homme prendra donc modèle sur la Terre La Terre prend modèle sur le Ciel Le Ciel prend modèle sur la Voie La Voie elle se modèle sur le naturel |
| 道生一, 一生二, 二生三, 三生萬物。 萬物負陰而抱陽, 沖氣以為和。 | La Voie donne vie en Un Un donne vie en Deux Deux donne vie en Trois Trois donne vie au Dix mille êtres Les Dix mille êtres adossés au yin Embrassant le Yang Les souffles qui s’y ruent composent en Harmonie |